Avec Jacques Bruyas, président de l’UERAA (Union des écrivains de Rhône-Alpes Auvergne), mais surtout écrivain et auteur dramatique, nous avons décidé avec l’amical soutien de Rabelais TV, by Lyon-Saveurs de vous proposer régulièrement des réflexions qui peuvent – c’est à vous de décider – être attribuées au célèbre commissaire Bonnier.

Jacques Bruyas interviewé par votre serviteur Michel&Godet
Tout cela sous le label Vae Victis*,
traduisez Malheur aux vaincus.
- Prononcé par le chef gaulois [Brennos] (ou Brennus) lors de la prise de Rome en -390.
- Une formule à laquelle nos ajoutons volontiers : « Alea jacta est »
- signifiant « Le sort en est jeté » ou « Les dés sont jetés »
Voici donc le troisième chapitre qui, à mon humble avis fleure bon une certaine réminiscence des dernières élections municipales et métropolitaines, voire même de l’actualité…
Bien entendu toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que pure coïncidence . Quoi que !
Michel Godet
VAE VICTIS… 3
Chronique d’une cacophonie lyonnaise

Ou comment la bataille pour les fauteuils finit par faire oublier les dossiers.
VAE VICTIS… 3
Les cinq mois qui firent dérailler la machine
Chronique d’une victoire annoncée, d’une campagne grippée et d’un lendemain qui déchante
Chronique satirique de fiction, librement inspirée des mécanismes de la vie politique. Les personnages, les dialogues et les situations dramatisées appartiennent au récit ; les accusations évoquées dans le contexte d’actualité ne valent pas constat judiciaire.
SEPTEMBRE 2025 — LE MESSIE DESCEND DANS L’ARÈNE
Il avait suffi d’une annonce, de quelques sondages flatteurs et d’une bonne dose d’impatience médiatique pour que Calas se retrouve propulsé au rang de sauveur potentiel de la cité.
L’homme n’était pourtant pas un inconnu. Il avait dirigé des entreprises, fréquenté les cercles où l’on décide, serré des mains qui comptent et inauguré suffisamment de bâtiments pour savoir qu’une photographie devant un ruban coupé vaut parfois mieux qu’un long discours sur les finances publiques.
Mais la politique municipale était une autre affaire.
Il fallait désormais écouter les habitants, répondre aux contradicteurs, expliquer les projets, justifier les dépenses et supporter que des inconnus vous interpellent sur un marché au sujet d’un problème dont vous ignoriez jusqu’à l’existence.
Le 26 septembre, Calas lança officiellement sa campagne.
La mise en scène était impeccable. Des jeunes gens enthousiastes formaient le premier cercle. Des personnalités venues de différents horizons s’étaient déplacées. Les appareils politiques, qui avaient d’abord observé la candidature avec la prudence du chasseur devant un gibier inconnu, commençaient à se rapprocher.
On parlait de renouveau, de société civile, d’efficacité, de gestion et de rassemblement.
Le mot « rassemblement » avait été particulièrement travaillé.
Il permettait de réunir des gens qui n’avaient pas les mêmes idées, pas les mêmes intérêts et, pour certains, pas la moindre estime les uns pour les autres, tout en leur donnant l’impression de participer à une aventure historique.
Dans les coulisses, un personnage occupait déjà une place considérable : le Stratège.
Il avait la communication pour métier, les rapports de force pour passion et les états-majors pour terrain de jeu. Il savait rédiger un discours, corriger une formule, sélectionner une photographie et déterminer à quel moment une information devait être publiée pour produire le maximum d’effet.
Il savait surtout que le candidat devait être protégé.
Protégé des questions gênantes, des improvisations malheureuses, des conversations trop longues et des conseils contradictoires.
À force de vouloir protéger Calas, le Stratège avait fini par construire autour de lui une sorte de forteresse.
On y entrait avec son autorisation. On en sortait avec son avis. Et l’on pouvait y rester des semaines sans rencontrer une seule personne capable de dire au candidat ce qu’il n’avait pas envie d’entendre.
Les partis politiques, eux, avaient compris l’avantage de la situation.
Puisque Calas était annoncé gagnant, autant se placer auprès de lui avant que la victoire ne devienne officielle. On lui apportait des soutiens, des propositions, des listes de noms et quelques recommandations discrètes.
Chacun expliquait qu’il ne réclamait rien pour lui-même.
C’était généralement à ce moment-là qu’il sortait une liste de postes souhaités.
La Panthère, qui observait cette agitation depuis son poste de vigie, résuma la situation à un confrère :
— Ils ont tous découvert qu’ils étaient calassiens de naissance. Certains l’ignorent depuis cinquante ans, mais les sondages viennent de leur révéler leur véritable vocation.
— Vous pensez que Calas gagnera ?
— Pour le moment, il gagne surtout dans les conversations de ceux qui veulent être élus avec lui.
Elle ajouta :
— Méfions-nous des victoires annoncées. Elles ont un défaut : elles donnent parfois au candidat l’impression que les électeurs lui ont déjà signé un chèque en blanc.
À la fin du mois de septembre, pourtant, l’ambiance était à l’euphorie.
Les sondages plaçaient Calas très haut. Les équipes se multipliaient. Les réunions s’enchaînaient. Le candidat découvrait que la politique pouvait être une formidable machine à produire de l’enthousiasme.
Il ne savait pas encore qu’une campagne électorale ne se gagne pas seulement avec ceux qui applaudissent.
Elle se perd parfois avec ceux qui se taisent.
JANVIER 2026 — UNE SOIRÉE, UN CERCLE RESTREINT ET UN PROBLÈME DE PLUS
Le mois de janvier avait commencé dans cette atmosphère particulière des campagnes électorales : tout le monde travaillait beaucoup, chacun prétendait être indispensable et personne ne voulait être tenu responsable d’une erreur.
Le 8 janvier, à l’occasion d’une réception officielle, Calas se présenta entouré de ses proches collaborateurs.
Le Stratège était là.
Il appartenait à ce cercle resserré qui connaissait les habitudes du candidat, préparait ses interventions et organisait ses déplacements. Il savait quels rendez-vous devaient être privilégiés, quels interlocuteurs pouvaient être reçus et quels sujets risquaient de perturber le calendrier.
Pour les uns, il était l’homme qui rendait la campagne possible.
Pour les autres, il était devenu l’homme qui empêchait parfois quiconque de s’approcher du candidat sans passer par lui.
Dans une campagne, cette différence n’est jamais anodine.
Les semaines précédentes avaient vu les équipes s’étoffer, notamment avec l’arrivée de jeunes militants qui voulaient participer au renouvellement promis par Calas.
Ils distribuaient des tracts, organisaient des réunions, animaient les réseaux sociaux et se persuadaient qu’ils participaient à une aventure collective.
Ils découvraient aussi les hiérarchies, les susceptibilités, les rivalités et ces règles tacites qui font que certains peuvent tout dire tandis que d’autres doivent peser chacun de leurs mots.
Au cours de cette période, une jeune militante rapporta des faits graves qu’elle imputait au Stratège, survenus lors d’une soirée privée.
Le récit qu’elle en fit soulevait une question qui dépassait de loin les querelles habituelles d’un état-major. Il ne s’agissait plus de savoir qui avait rédigé le mauvais tract, mal préparé un discours ou oublié de réserver une salle.
Il s’agissait d’une accusation de violence sexuelle.
Le Stratège contestait cette accusation et présentait une version différente des événements.
La situation exigeait donc deux choses qui ne s’opposent pas : prendre au sérieux la parole de la jeune femme et respecter la présomption d’innocence de la personne mise en cause.
Mais, dans les campagnes électorales, les questions humaines les plus délicates se retrouvent souvent prises dans un engrenage politique.
Que faire ? À qui parler ? Comment protéger la jeune militante ? Comment empêcher que la situation ne devienne une affaire publique ? Quelle place accorder aux obligations morales, aux responsabilités professionnelles et aux impératifs électoraux ?
Les questions se bousculaient.
Et déjà, une autre question, plus insidieuse, commençait à se glisser dans les conversations :
Que deviendrait la campagne si cette affaire éclatait au grand jour ?
C’était le début du piège.
Non pas parce que la vérité aurait été établie dans un sens ou dans l’autre, mais parce que l’existence même d’un signalement grave obligeait désormais l’équipe à prendre des décisions dont aucune ne pouvait être réduite à un simple calcul de communication.
La Panthère, lorsqu’elle apprit qu’un malaise régnait dans les coulisses, ne se risqua pas à commenter les faits qu’elle ne connaissait pas directement.
Elle se contenta d’une remarque :
— Une équipe de campagne peut survivre à une mauvaise affiche, à un débat raté et même à un sondage défavorable. Elle survit beaucoup moins facilement à une crise dont chacun connaît un morceau, dont personne ne veut assumer la totalité et que tout le monde espère voir disparaître par enchantement.
FÉVRIER 2026 — LE SECRET DEVIENT UNE AFFAIRE COLLECTIVE
Au début du mois de février, la situation n’était plus limitée à deux personnes.
La jeune militante avait parlé à des proches. Son entourage s’inquiétait de son état et de ses difficultés. Quelques membres de l’équipe étaient désormais au courant des accusations qu’elle formulait.
Le 13 février, selon la chronologie rapportée par la presse, la situation fut portée à la connaissance de Calas et de plusieurs personnes de son entourage.
Le candidat se retrouvait devant un choix délicat.
Il pouvait considérer qu’il s’agissait d’une affaire privée, dont la justice devait éventuellement être saisie par les personnes concernées.
Il pouvait aussi estimer que la gravité des accusations imposait une réponse immédiate sur le plan professionnel, indépendamment de la suite judiciaire.
Il lui fallait en outre éviter de transformer une personne présumée victime en responsable de l’avenir de toute une campagne.
Or, dans les états-majors, le raisonnement électoral a parfois la fâcheuse tendance à inverser les responsabilités.
On ne se demande plus seulement ce qui est juste, mais ce qui est supportable pour l’organisation.
On ne cherche plus seulement comment protéger les personnes, mais comment éviter que la crise ne s’étende.
Et, sans même s’en apercevoir, on peut finir par considérer le scandale potentiel comme un problème plus urgent que la situation humaine qui l’a provoqué.
Dans notre récit, Calas convoqua donc une réunion restreinte.
Autour de la table se trouvaient le Stratège, une responsable de campagne, deux conseillers et un élu qui avait appris l’existence de l’affaire par des voies indirectes.
— Nous devons distinguer les faits, les accusations et les décisions qui nous incombent, commença Calas.
— Bien entendu, répondit le premier conseiller. Mais il faut aussi protéger la campagne.
— Et protéger la jeune femme, ajouta la responsable.
— Naturellement.
Le mot avait été prononcé avec une telle rapidité qu’il sembla ne rencontrer aucune résistance.
La responsable poursuivit :
— Il faut qu’elle puisse être entendue, accompagnée et libre de ses décisions, sans avoir le sentiment que tout repose sur elle.
Le Stratège rappela qu’il contestait les accusations et qu’il souhaitait pouvoir répondre.
Personne ne pouvait lui retirer ce droit.
Mais le problème ne disparaissait pas pour autant.
Un conseiller proposa de limiter ses interventions dans la campagne.
Un autre souhaita attendre d’en savoir davantage.
Un troisième demanda si une décision immédiate ne risquait pas d’être interprétée comme un aveu.
— Nous ne sommes pas un tribunal, rappela Calas.
— Justement, répondit la responsable. Nous ne sommes pas non plus dispensés de prendre des décisions professionnelles.
La phrase resta dans la pièce.
Elle résumait tout le dilemme.
Le respect de la présomption d’innocence n’oblige pas une organisation à maintenir toutes les fonctions et toutes les responsabilités comme si rien ne s’était passé. Inversement, une mesure conservatoire ne constitue pas une déclaration de culpabilité.
Il fallait tenir ensemble ces deux exigences.
Mais tenir ensemble deux exigences est plus difficile que choisir celle qui arrange le mieux son camp.
On décida finalement d’une solution intermédiaire.
Le Stratège serait moins présent dans certaines activités, mais la rupture ne serait pas clairement consommée. La campagne continuerait, avec des précautions supplémentaires.
Calas pensait peut-être gagner du temps.
Il venait surtout de créer une situation dans laquelle chacun pourrait, plus tard, lui reprocher d’avoir fait trop ou pas assez.
La Panthère aurait pu appeler cela un compromis.
Elle aurait sans doute préféré le mot « sursis ».
Car, dès lors que plusieurs personnes connaissaient une partie de l’histoire, le secret ne dépendait plus d’une seule volonté. Il dépendait du silence de chacun, de la confiance entre les protagonistes et de la manière dont les décisions seraient comprises par ceux qui en subissaient les conséquences.
Or, une campagne électorale n’est pas une pièce fermée.
C’est un théâtre où les portes s’ouvrent sans prévenir.
FIN FÉVRIER — QUAND LES POLÉMIQUES SE MULTIPLIENT
La campagne de Calas avait jusque-là bénéficié d’une dynamique favorable.
Mais, à mesure que l’échéance approchait, plusieurs difficultés s’accumulaient.
Le candidat devait répondre à des questions plus précises sur son programme. Les journalistes s’intéressaient davantage à ses propositions concrètes. Les concurrents cherchaient à le pousser dans ses retranchements.
Et puis vint le débat télévisé.
Calas n’y trouva pas le terrain aussi favorable qu’il l’espérait.
Les échanges se tendirent. Certaines réponses parurent imprécises. Les adversaires eurent beau jeu de souligner les hésitations du candidat. Ce qui devait être une démonstration de maîtrise se transforma en séquence commentée, décortiquée et réutilisée pendant plusieurs jours.
Dans une campagne, une prestation ratée ne fait pas nécessairement perdre une élection.
Mais elle peut modifier la perception d’un candidat.
Jusque-là, Calas avait bénéficié de l’image de l’homme extérieur au système, capable d’apporter des méthodes nouvelles et de dépasser les querelles partisanes.
Après le débat, une autre question apparut :
Savait-il véritablement exercer le métier politique qu’il voulait conquérir ?
Ses soutiens cherchèrent à minimiser les difficultés. Ses adversaires les amplifièrent. Les commentateurs comparèrent les séquences, les réactions et les résultats des sondages.
Dans le même temps, une autre polémique, liée à la mémoire d’un jeune homme mort dans un contexte de violences politiques, vint durcir le climat local. Une proposition symbolique de Calas suscita des critiques, y compris sur son opportunité et ses conséquences électorales.
Les deux sujets n’avaient ni la même nature ni la même portée.
Mais ils se rejoignirent dans le calendrier, donnant à la campagne une tonalité plus défensive.
Le candidat, qui devait parler de l’avenir de la ville, se retrouvait désormais à expliquer ses réactions.
Le Stratège, lui, continuait de conseiller l’équipe, même si sa place et son rôle suscitaient des interrogations.
Quelques militants se demandaient pourquoi certaines décisions avaient été prises. D’autres craignaient que les divisions internes ne finissent par éclater.
Les rumeurs circulaient, mais les informations restaient incomplètes. Les uns savaient quelque chose, les autres croyaient savoir, et beaucoup confondaient les deux.
C’est ainsi que les campagnes se transforment parfois en machines à produire de l’incertitude.
Chaque événement est interprété comme le signe d’un complot, chaque absence devient un indice, chaque silence une stratégie.
La politique n’a pas besoin d’inventer toutes les intrigues : elle sait très bien transformer les faits partiels en feuilletons complets.
MARS 2026 — LE RETOURNEMENT
À quelques jours du premier tour, Calas ne pouvait plus compter uniquement sur son statut de favori.
Il devait convaincre.
Les sondages, qui avaient longtemps constitué son principal argument, devenaient une source d’inquiétude. Les courbes se rapprochaient. L’adversaire écologiste, que certains avaient déjà considéré comme battu, retrouvait de l’élan.
Dans les réunions, le ton changeait.
On ne parlait plus seulement de victoire, mais de mobilisation.
On ne discutait plus seulement des propositions, mais des moyens de sauver les derniers points.
Les militants redoublaient d’efforts. Les responsables de la communication multipliaient les messages. Les conseillers tentaient de rassurer le candidat.
— Il faut tenir jusqu’au bout.
— Nous tenons.
— Il faut éviter les erreurs.
— Nous les évitons.
— Il faut retrouver l’initiative.
— Nous allons la retrouver.
À force de répétition, ces phrases finissaient par ressembler à des prières.
Le 13 mars, Calas rencontra la jeune militante qui avait mis en cause son Stratège.
Ce rendez-vous, intervenu à quelques heures du premier tour, rappelait que derrière les stratégies et les calculs, il y avait une personne dont la situation ne pouvait se réduire à une ligne dans un tableau de campagne.
La question de son accompagnement, de ses attentes et de la suite qu’elle souhaitait donner aux événements demeurait essentielle.
Mais le temps électoral, lui, avançait inexorablement.
Le premier tour approchait.
Et les équipes se préparaient à une bataille dont l’issue paraissait désormais moins évidente.
Dans les derniers jours, Calas tenta de reprendre la main. Il se montra plus offensif, multiplia les interventions et voulut convaincre qu’il était désormais prêt à exercer les responsabilités municipales.
Les militants applaudirent.
Les commentateurs analysèrent.
Les adversaires répliquèrent.
Et les électeurs, eux, commencèrent à se faire une opinion qui ne correspondait pas toujours aux calculs des états-majors.
Le 22 mars, le verdict des urnes tomba.
Calas fut battu.
La victoire annoncée s’était transformée en défaite.
Dans les salons où l’on attendait quelques semaines plus tôt de célébrer le nouveau maire, les visages se figèrent. Les conversations devinrent prudentes. Les responsables cherchèrent leurs mots.
Certains parlèrent de déception.
D’autres de mobilisation insuffisante.
D’autres encore de circonstances défavorables.
Il fallait désormais expliquer pourquoi les électeurs n’avaient pas confirmé ce que les sondages semblaient promettre.
La Panthère, qui avait vu tant de campagnes commencer en fanfare et finir dans le silence, résuma l’instant :
— Le problème des favoris, c’est qu’ils finissent parfois par confondre les applaudissements avec les suffrages.
APRÈS LE SCRUTIN — LES AMIS D’HIER CHERCHENT LE COUPABLE
La défaite n’avait pas seulement changé le rapport de forces entre les candidats.
Elle avait bouleversé les rapports à l’intérieur de l’équipe.
Tant que la victoire paraissait acquise, chacun pouvait accepter les décisions du sommet, les méthodes du Stratège et les arbitrages de Calas.
Après la défaite, les mêmes décisions furent relues à la lumière du résultat.
Ce qui avait été présenté comme de la prudence devint de l’indécision.
Ce qui avait été décrit comme une organisation efficace devint une concentration excessive du pouvoir.
Ce qui avait été accepté au nom de la victoire fut soudain dénoncé au nom de la morale, de la transparence ou du bon sens.
Les militants les plus déçus commencèrent à parler.
Certains voulaient comprendre. D’autres souhaitaient régler leurs comptes. Quelques-uns avaient surtout besoin de démontrer qu’ils avaient, depuis le début, compris ce que les responsables n’avaient pas voulu voir.
Dans les coulisses, le Stratège demeurait une figure centrale des discussions.
Son rôle dans la campagne, ses décisions et sa place auprès de Calas faisaient désormais l’objet de commentaires plus libres.
Une question revenait :
Pourquoi certaines décisions avaient-elles été prises de cette manière ?
Une autre suivait :
Qui avait été informé, et à quel moment ?
Enfin, une troisième, plus redoutable encore :
Qui avait promis quoi à qui ?
Car les campagnes électorales sont aussi des contrats implicites. On promet une place, une responsabilité, une reconnaissance, un avenir. Lorsque la victoire survient, chacun peut prétendre avoir contribué au succès. Lorsque la défaite arrive, les promesses deviennent des souvenirs contestés.
Le 24 mars, deux jours après le second tour, les tensions éclatèrent plus ouvertement.
Un message ironique adressé aux soutiens de Calas mit en cause la stratégie suivie pendant la campagne. La démarche suscita à son tour une réaction judiciaire de la part du Stratège.
Le conflit ne se limitait donc plus à la conduite de la campagne.
Il s’étendait désormais à la manière dont ses protagonistes se comportaient après la défaite.
La machine politique avait changé de carburant.
Elle ne fonctionnait plus à l’espérance, mais au ressentiment.
La Panthère observa la scène avec une lassitude amusée.
— Quand tout va bien, ils parlent d’équipe. Quand tout va mal, ils découvrent qu’ils étaient entourés d’incompétents.
— Et vous, vous en concluez quoi ?
— Que la solidarité électorale est parfois une forme de location saisonnière. On partage le même appartement pendant la campagne, puis chacun repart avec sa valise et ses griefs.
MAI 2026 — LA JUSTICE ENTRE DANS LE RÉCIT
Le 13 mai, la jeune militante déposa plainte contre le Stratège pour les faits qu’elle avait dénoncés.
Cette démarche donna une nouvelle dimension publique à une affaire jusque-là connue de manière inégale au sein de l’entourage politique.
La procédure judiciaire suivrait son cours. Le Stratège contestait les accusations. Il appartenait aux enquêteurs et à la justice d’examiner les faits et les éléments disponibles.
Mais, politiquement, l’événement produisit immédiatement ses effets.
Des questions furent posées sur la manière dont la situation avait été gérée pendant la campagne. Des élus s’interrogèrent sur les informations dont disposaient les différents responsables. Des divergences apparurent quant au moment où chacun avait été informé et à la portée des décisions prises.
Le débat ne portait plus uniquement sur l’accusation elle-même.
Il portait aussi sur les responsabilités professionnelles, la protection des personnes, la circulation de l’information et les limites du réflexe consistant à préserver une campagne à tout prix.
Dans les rangs de Calas, certains défendirent la conduite du candidat, rappelant la nécessité de respecter la présomption d’innocence.
D’autres estimèrent que la gestion de la situation avait été insuffisante et que les responsabilités auraient dû être assumées plus tôt.
Les deux questions devaient pourtant être distinguées.
Respecter la présomption d’innocence ne signifie pas fermer les yeux sur un signalement grave.
Et prendre des mesures de protection ne signifie pas préjuger de l’issue d’une enquête.
C’est précisément dans cette distinction que se mesure la maturité d’une organisation.
Mais la politique préfère souvent les choix binaires : soutenir ou condamner, défendre ou exclure, se taire ou dénoncer.
Entre ces postures, il existe pourtant un espace plus difficile, celui de la responsabilité.
Il oblige à écouter sans conclure trop vite, à protéger sans instrumentaliser, à enquêter sans transformer la justice en tribunal électoral.
C’est un espace où les slogans ne suffisent plus.
Et où les dirigeants sont jugés sur leurs décisions plutôt que sur leurs intentions proclamées.
ÉPILOGUE — LA PANTHÈRE ET LES DÉCOMBRES
La Panthère retrouva un soir quelques vieux amis dans un bistrot lyonnais.
La campagne était terminée. Les affiches avaient disparu des panneaux. Les militants avaient rangé leurs tracts. Les candidats reprenaient leurs activités, leurs habitudes et leurs conversations.
Mais l’affaire continuait de produire des remous.
— Finalement, demanda un convive, qu’est-ce qui a fait perdre Calas ?
La Panthère prit le temps de boire une gorgée.
— Vous voulez une réponse simple à une histoire compliquée.
— C’est généralement ce qu’on demande en politique.
— Alors, vous n’avez qu’à choisir votre explication. Le débat raté, les erreurs de communication, les polémiques, les tensions internes, la difficulté à convaincre les électeurs, la gestion de cette affaire grave… Chacun peut sélectionner ce qui conforte son opinion.
— Mais vous, qu’en pensez-vous ?
— Je pense qu’une élection se perd rarement pour une seule raison. Plusieurs événements se rencontrent, se renforcent ou se contredisent. Certains sont publics, d’autres restent dans les coulisses. Certains sont déterminants, d’autres servent surtout à expliquer après coup ce que personne n’avait su anticiper.
Elle marqua une pause.
— Et je pense surtout qu’il faut se méfier de ceux qui prétendent connaître aujourd’hui la cause unique d’une défaite qu’ils annonçaient impossible hier.
Le convive insista :
— Et le Stratège ?
— La justice doit faire son travail concernant les accusations. Pour le reste, chacun peut examiner les décisions professionnelles et politiques prises pendant la campagne. Mais il ne faut pas confondre les responsabilités, les soupçons et les conclusions judiciaires.
— Vous ne voulez donc accuser personne ?
La Panthère sourit.
— Je veux comprendre. C’est beaucoup plus fatigant.
Elle regarda par la fenêtre.
Lyon continuait de vivre. Les transports circulaient, les commerces ouvraient, les habitants se plaignaient des mêmes difficultés et espéraient toujours que leurs élus y apporteraient des réponses.
La campagne avait occupé les conversations pendant des mois. Elle avait nourri les ambitions, réveillé les fidélités et exacerbé les rivalités.
Mais la ville n’avait pas cessé d’exister pendant que les candidats se disputaient son avenir.
C’était peut-être la leçon la plus importante de cette histoire.
Calas avait voulu conquérir la ville. Il avait découvert que la popularité ne dispense ni de l’apprentissage politique, ni de la prudence, ni du courage des décisions difficiles.
Son entourage avait voulu préserver la victoire. Il avait découvert qu’une campagne ne se protège pas toujours en retardant les choix.
Ses adversaires avaient voulu exploiter ses faiblesses. Ils avaient découvert que la critique ne suffit pas à construire une alternative.
Et les militants, eux, avaient découvert que l’enthousiasme ne garantit ni la transparence, ni la reconnaissance, ni la fidélité des appareils.
La Panthère se leva.
— Vous savez, conclut-elle, le plus intéressant dans cette affaire n’est peut-être pas de savoir qui a perdu l’élection. C’est de comprendre pourquoi tant de gens ont cru que la victoire était déjà acquise, pourquoi tant d’autres ont accepté de se taire, et pourquoi il a fallu attendre la défaite pour que certaines questions deviennent impossibles à éviter.
Elle remit son manteau.
— Vae victis !
Puis elle ajouta, en franchissant la porte :
— Mais attention : les vaincus d’aujourd’hui sont parfois les candidats de demain. Et ceux qui ont gagné le droit de les juger devraient commencer par se demander ce qu’ils feraient, eux, à leur place.
Dehors, la ville s’étendait sous les lumières du soir.
Les batailles politiques passeraient.
Les ambitions changeraient de visage.
Les alliances se recomposeraient.
Et, quelque part, dans un bureau encore éclairé, un nouveau candidat préparait déjà sa prochaine campagne.
Cette fois, se disait-il, tout serait différent.
La Panthère, qui avait entendu cette promesse cent fois, aurait pu lui répondre :
« Bien sûr. Jusqu’au premier sondage favorable. »
À suivre…
À suivre le quatrième chapitre très prochainement…