Avec Jacques Bruyas, président de l’UERAA (Union des écrivains de Rhône-Alpes Auvergne), mais surtout écrivain et auteur dramatique, nous avons décidé avec l’amical soutien de Rabelais TV, by Lyon-Saveurs de vous proposer chaque mois (pour le moment) des réflexions qui peuvent – c’est à vous de décider – être attribuées au célèbre commissaire Bonnier.

Jacques Bruyas interviewé par votre serviteur Michel&Godet
Tout cela sous le label Vae Victis*,
traduisez Malheur aux vaincus.
- Prononcé par le chef gaulois [Brennos] (ou Brennus) lors de la prise de Rome en -390.
- Une formule à laquelle nos ajoutons volontiers : « Alea jacta est »
- signifiant « Le sort en est jeté » ou « Les dés sont jetés »
Voici donc le deuxième chapitre qui, à mon humble avis fleure bon une certaine réminiscence des dernières élections municipales et métropolitaines.
Bien entendu toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que pure coïncidence . Quoi que !
Michel Godet
VAE VICTIS… 2
Chronique d’une cacophonie lyonnaise

Ou comment la bataille pour les fauteuils finit par faire oublier les dossiers.
Les agences de notation venaient tout juste de rendre leurs appréciations sur la santé financière de la ville que les petits barons s’agitaient dans tous les sens, comme des sardines prises dans la nasse. Alors, on tape au hasard, au gré des humeurs, on balance à ses opposants un os à ronger… C’est toujours autant de temps de gagné !
Ainsi, par exemple, Pierre Vomit, vice-président aux finances et à la commande publique de la Métropole, est visé par un recours en inéligibilité déposé par un élu d’arrondissement. En cause, l’ancien poste de ce proche de Calas, ex-directeur régional d’administration. La procédure suivra son cours et chacun pourra, le moment venu, en tirer ses conclusions. Mais, en attendant, la machine politique s’emballe et les commentaires vont plus vite que les décisions de justice.
Comme dirait la Panthère, sobriquet d’une observatrice avisée de la vie lyonnaise, ancienne journaliste qui en a vu d’autres :
« Nous avions les porte-flingues, les pistoleros, les deuxièmes couteaux et maintenant nous nous retrouvons avec des couverts en bois composté, couverts du ketchup de chez McDonald’s ! »
Tout est bon pour éviter le gros d’une affaire et l’on lâche alors du plus menu fretin. La politique a ses requins, ses poissons-pilotes, ses morues, ses maquereaux et ses poissons rouges qui tournent en rond dans leur bocal. À Lyon, il semble parfois que l’aquarium municipal ait été confié à des pêcheurs qui se disputent la propriété du filet.
Alors, c’est parti de tous les côtés !
Frais de campagne remis en doute, petites phrases sorties de leur contexte, accumulations de problèmes mineurs ou, lorsqu’ils sont plus importants, réputés insolubles ; plans de circulation, changements et dénonciations des projets de l’équipe écologiste à la mairie centrale… Tout y passe. Et cela malgré un été caniculaire après un printemps des plus pluvieux. Le dérèglement climatique se retrouve nié au profit d’une réautomobilisation de la cité, comme si l’on pouvait régler les questions de demain en ressortant les solutions d’hier.
Bref, au local comme au national, on s’écharpe sur tout et n’importe quoi pour ne pas gérer l’essentiel. Par manque de moyens ? Par manque de visibilité ? Ou, plus simplement, par manque de vision politique ?
Les discussions dans les partis, les bureaux d’études, les officines partisanes, les bistrots et les familles vont bon train. Et c’est à travers les scènes qui suivent, faites de propos incongrus, de raisonnements parfois incohérents, de malaises et de mauvaises interprétations, que l’on mesure l’étendue du désordre. Les pro-ci et les pro-là, les pour et les contre, les anciens et les modernes, les fidèles et les déçus… Bref, une cacophonie générale dans toute la ville et la Métropole.
Jugez-en plutôt !
Au déjeuner du dimanche, la République passe à table
Chez les Martin, le gigot refroidissait tandis que les convictions s’échauffaient.
La famille s’était réunie autour de la table dominicale. Il y avait là le père, ancien militant socialiste devenu méfiant à l’égard de tout ce qui portait une étiquette ; la mère, qui ne voulait entendre parler que du prix des courses et de la tranquillité de son quartier ; le fils aîné, partisan d’une droite qui promettait de remettre de l’ordre ; la fille cadette, écologiste convaincue ; et le gendre, qui changeait d’opinion politique avec la même souplesse que de chemise.
Le petit dernier, lui, ne votait pas encore, mais avait déjà compris que le meilleur moyen de se faire entendre était de parler plus fort que les autres.
— Alors, cette Métropole, demanda le père en découpant le gigot, vous en pensez quoi ?
Il commit l’erreur classique du citoyen qui croit encore que la politique est un sujet de conversation.
— La Métropole ? répondit le fils. Une catastrophe ! Des dépenses partout, des décisions incompréhensibles et des élus qui découvrent les problèmes quand les élections approchent.
— Et toi, répliqua sa sœur, tu voudrais remettre des voitures partout, bétonner chaque espace libre et appeler cela du progrès !
— Je voudrais surtout pouvoir aller travailler sans mettre une heure pour traverser la ville !
— Et moi, je voudrais pouvoir respirer sans avoir l’impression de vivre dans un parking !
Le gendre saisit l’occasion.
— Vous oubliez que tout cela est la conséquence d’une mauvaise gestion nationale. Il faudrait commencer par regarder ce qui se passe à Paris.
— Ah ! Paris ! soupira le père. Dès qu’on ne sait plus quoi répondre à Lyon, on accuse Paris. Et quand Paris ne sait plus quoi répondre, il accuse Bruxelles. À la fin, il ne restera plus qu’à convoquer l’ONU pour expliquer pourquoi la poubelle du coin n’a pas été ramassée.
La mère tenta de sauver le rôti et la conversation.
— Moi, ce que je voudrais, c’est que l’on répare le trottoir devant la maison. Cela fait six mois que je signale le trou. J’ai écrit, téléphoné, rempli un formulaire et reçu trois accusés de réception. Le trou, lui, n’a jamais accusé réception de rien !
Un silence s’installa.
La remarque avait le tort d’être concrète.
Le fils reprit :
— Voilà ! C’est bien ce que je dis. Ils sont incapables de gérer le quotidien !
— Mais qui est responsable du trottoir ? demanda la fille.
— La mairie, la Métropole, je ne sais plus ! C’est justement le problème !
— Donc tu accuses tout le monde parce que tu ne sais pas qui est compétent ?
— Et toi, tu défends tout le monde parce que tu votes pour eux !
Le petit dernier leva le nez de son assiette.
— Moi, quand je fais une bêtise, papa me demande qui l’a faite. Quand je dis que c’est tout le monde, il me punit quand même.
La grand-mère, qui avait jusque-là gardé le silence, posa sa fourchette.
— Vous savez, j’ai connu des élections où les candidats venaient sonner à la porte, serraient les mains et demandaient ce qui n’allait pas. Aujourd’hui, ils viennent avec des photographes, des slogans et des équipes de communication. Ils savent comment annoncer une réparation, mais pas toujours comment la faire.
Le gendre hocha la tête avec gravité.
— C’est le problème de la communication politique.
— Non, mon garçon, dit la grand-mère. Le problème, c’est que tu appelles cela de la communication. Moi, j’appelle cela parler pour ne rien dire.
Le repas prit fin sans que le trottoir eût trouvé son responsable.
En revanche, trois membres de la famille avaient changé de place autour de la table, deux avaient menacé de ne plus revenir et le petit dernier avait compris qu’il pourrait bientôt se présenter aux élections.
Il avait déjà son programme : supprimer les disputes du dimanche et distribuer les desserts en fonction du mérite.
C’était, de loin, le programme le plus populaire de la journée.
Au siège du parti, tout le monde est d’accord… sauf les autres
Dans les locaux d’une formation politique lyonnaise, une réunion stratégique avait été convoquée pour préparer la suite.
Le mot « stratégique » avait été soigneusement choisi. Il permettait de laisser entendre que l’on savait où l’on allait sans avoir à le préciser.
Autour de la table siégeaient le vieux routier, qui avait connu toutes les majorités et survécu à toutes les défaites ; la jeune pousse, qui voulait renouveler la politique mais entendait bien conserver les postes déjà promis ; le spécialiste des sondages, qui présentait des graphiques dont personne ne comprenait les axes ; et le responsable de la communication, qui avait pour mission de transformer chaque mauvaise nouvelle en occasion de publier un communiqué.
Le vieux routier prit la parole :
— Nous devons rassembler.
— Absolument ! répondit la jeune pousse.
— Mais autour de moi, précisa le premier.
— C’est précisément ce qui pose problème, répliqua-t-elle.
Le spécialiste des sondages intervint :
— Selon nos dernières projections, notre potentiel électoral est important.
— À combien ?
— Cela dépend de la question posée.
— Et si l’on pose la bonne question ?
— Alors les résultats deviennent plus difficiles à interpréter.
Le responsable de la communication se frotta les mains.
— Peu importe ! Nous devons occuper le terrain médiatique. Nous allons annoncer une grande consultation citoyenne.
— Sur quoi ? demanda quelqu’un au fond.
— Nous déterminerons le thème après la consultation.
— Et si les citoyens ne viennent pas ?
— Nous parlerons de succès qualitatif.
Le vieux routier se leva pour rappeler les fondamentaux :
— Il faut un projet, une équipe, un chef et une ligne politique claire.
— Tout à fait, dit la jeune pousse. Mais il faut aussi une nouvelle génération, une autre manière de faire, une gouvernance horizontale et une ouverture à la société civile.
— Très bien. Qui dirige ?
Un silence.
— Il faut d’abord définir collectivement les modalités de désignation du leadership, répondit-elle.
Le vieux routier se rassit.
Il venait de comprendre que la réunion durerait longtemps.
On aborda ensuite la question des alliances. Chacun était favorable au rassemblement, à condition que les autres acceptent de se rassembler derrière lui.
Un participant proposa de faire un pas vers le centre.
— Le centre de quoi ? demanda un autre. De la table ?
Un troisième suggéra de parler aux électeurs populaires.
— Lesquels ? Ceux qui ne votent plus pour nous ou ceux qui ne l’ont jamais fait ?
Un quatrième rappela que le parti devait retrouver ses valeurs.
— Lesquelles ? demanda la jeune pousse.
Cette fois, le silence fut si profond que l’on entendit le distributeur de café terminer son cycle.
Le responsable de la communication sauva la réunion :
— Nous allons publier demain un texte affirmant que nous avons eu des échanges riches, francs et constructifs.
— Mais nous ne sommes d’accord sur rien !
— Justement, dit-il. Cela prouve que le débat démocratique est vivant.
Le lendemain, le communiqué parut.
Il annonçait une dynamique collective, une volonté de rassemblement et une nouvelle étape dans la réflexion.
Il ne mentionnait ni le chef, ni les alliances, ni le programme.
Mais il était accompagné d’une photographie où tout le monde souriait.
Sauf le vieux routier, qui avait reconnu dans le sourire de la jeune pousse celui qu’il affichait lui-même trente ans plus tôt, lorsqu’il avait promis à son prédécesseur de lui laisser toute sa place.
La politique, pensa-t-il, est une école de patience.
Surtout pour ceux qui attendent leur tour.
Au bureau d’études, le citoyen devient une variable d’ajustement
Dans un bureau d’études spécialisé dans les mobilités urbaines, une réunion technique examinait les conséquences des futurs aménagements.
Sur l’écran défilaient des cartes colorées, des flèches, des courbes et des tableaux. Le rouge signifiait une difficulté, le vert une amélioration, le bleu une perspective et le gris une incertitude.
À force de couleurs, on ne savait plus très bien si l’on étudiait la circulation ou si l’on préparait un tableau abstrait.
L’ingénieur en chef désigna un carrefour.
— Ici, nous allons réduire la place accordée aux automobiles.
— Et les automobilistes ? demanda un élu.
— Ils devront adapter leurs comportements.
— Et les commerçants ?
— Ils devront adapter leurs activités.
— Et les livreurs ?
— Ils devront adapter leurs itinéraires.
— Et les personnes âgées qui ne peuvent pas marcher longtemps ?
— Nous intégrerons cette dimension dans une phase ultérieure.
L’élu prit des notes.
Il aimait beaucoup les phases ultérieures. Elles permettaient de repousser les difficultés sans donner l’impression de les abandonner.
Un autre participant intervint :
— Nous pourrions rétablir davantage de possibilités de stationnement.
— Cela favoriserait l’usage de la voiture.
— Mais leur suppression peut compliquer l’accès aux commerces.
— Il faut donc trouver un équilibre.
— Comment ?
L’ingénieur consulta ses tableaux.
— C’est précisément l’objet de l’étude.
On évoqua ensuite les pistes cyclables, les transports en commun, les arbres, les livraisons, les personnes à mobilité réduite et les habitants qui réclamaient simultanément davantage de verdure, moins de circulation, des places de stationnement devant chez eux et un accès facile aux commerces.
La difficulté était réelle. Les besoins se croisaient, se contredisaient parfois, et aucune couleur sur une carte ne pouvait remplacer la discussion avec les intéressés.
Mais le calendrier électoral, lui, n’avait rien d’abstrait.
Un élu consulta sa montre.
— Il faudrait que nous ayons des résultats visibles avant la campagne.
— Des résultats ou des annonces ? demanda l’ingénieur.
— Des résultats annoncés, répondit l’élu, après une courte hésitation.
La réunion s’acheva sur un compromis : une nouvelle étude serait commandée afin d’évaluer les conséquences des mesures déjà étudiées par une précédente étude.
Le citoyen, qui attendait simplement de pouvoir traverser le quartier sans risquer sa vie, apprendrait bientôt qu’une concertation allait être lancée.
Il pourrait s’y exprimer pendant trois minutes, à condition de s’inscrire en ligne, de disposer d’une adresse électronique et de comprendre le formulaire.
À la fin, un compte rendu de quatre-vingts pages résumerait ses préoccupations.
On le remercierait chaleureusement pour sa participation.
Puis on lui expliquerait que la décision relevait d’un autre service.
Au bistrot des Deux-Majorités, le peuple refait le monde
Au comptoir des Deux-Majorités, le patron avait installé deux télévisions.
Sur la première, un débat politique national opposait deux responsables qui se coupaient la parole. Sur la seconde, un commentaire sur la politique lyonnaise était interrompu par une publicité.
Le patron avait choisi ce dispositif pour satisfaire sa clientèle. Il avait surtout découvert qu’il n’existait aucun moyen de satisfaire simultanément les deux camps.
À une table, Robert, ancien ouvrier, défendait les services publics.
— On nous explique qu’il faut faire des économies. Très bien. Mais quand l’hôpital manque de personnel, quand les transports sont saturés et quand les guichets ferment, ce sont toujours les mêmes qui paient.
En face, Bernard, artisan, répliquait :
— Et quand on travaille, on paie aussi ! Il faut bien que quelqu’un finance tout cela.
— Je ne dis pas le contraire. Je demande où va l’argent.
— Moi aussi !
Ils se regardèrent.
Pour la première fois de la matinée, ils étaient d’accord.
Mais cela ne dura pas.
— Le problème, reprit Bernard, c’est qu’on dépense trop.
— Non, c’est qu’on ne dépense pas au bon endroit.
— C’est exactement ce que je viens de dire !
— Pas du tout, tu viens de dire qu’on dépense trop !
Le patron posa deux cafés.
— Messieurs, si vous étiez d’accord, vous n’auriez plus rien à vous dire. Et je vendrais moins de cafés.
À la table voisine, un jeune homme expliquait que toute la classe politique était dépassée.
— Il faut du neuf ! Des gens qui viennent de la société civile !
— Comme qui ? demanda une retraitée.
— Des gens qui connaissent la vraie vie.
— Et la politique, ça ne fait pas partie de la vraie vie ?
Le jeune homme chercha une réponse.
— Vous savez, madame, il faut sortir des vieux schémas.
— Bien sûr. Mais encore faut-il savoir où l’on va quand on en sort.
Le débat national s’enflamma sur l’écran. Un intervenant venait d’affirmer que son adversaire n’avait jamais rien compris à la France.
Le patron baissa le son.
— Je vais vous dire une chose, annonça-t-il. Si tous ceux qui prétendent sauver le pays commençaient par écouter leurs voisins, on aurait peut-être déjà gagné quelques années.
— Vous êtes devenu philosophe ? demanda Bernard.
— Non. Je suis devenu commerçant. C’est plus sûr. Quand deux clients ne sont pas d’accord, je leur sers deux consommations. Quand ils commencent à se battre, je leur présente l’addition.
Robert éclata de rire.
— Vous devriez vous présenter aux élections !
— Certainement pas. Je préfère encore garder mon bistrot. Ici, quand le service est mauvais, les gens vous le disent en face. En politique, ils vous remercient et déposent plainte trois mois plus tard.
À cet instant, un habitué entra, posa son journal sur le comptoir et lança :
— Vous avez vu ? Encore une affaire !
Tout le monde se retourna.
Le bistrot entier se rapprocha du journal.
Les conversations reprirent, les hypothèses se multiplièrent, les certitudes s’affichèrent. En moins de cinq minutes, chacun connaissait le mobile, les intentions, les responsabilités et même les conséquences électorales d’une affaire dont les contours demeuraient pourtant incertains.
Le patron resservit du café.
Le peuple avait repris le pouvoir.
Au moins jusqu’à la prochaine tournée.
Dans les officines, on prépare déjà le lendemain
Pendant que les familles se disputaient, que les militants s’interrogeaient et que les bistrots bruissaient de rumeurs, les petites officines politiques poursuivaient leur travail.
Dans un appartement discret, trois conseillers examinaient les possibilités offertes par la situation.
Le premier était spécialiste des alliances.
Le deuxième maîtrisait l’art de faire fuiter une information sans jamais paraître en connaître l’origine.
Le troisième, qui se présentait comme un observateur indépendant, avait conseillé successivement des candidats que tout opposait, ce qui lui permettait d’affirmer qu’il connaissait parfaitement tous les camps.
— Nous devons prendre de la hauteur, déclara le premier.
— C’est-à-dire ?
— Éviter de nous engager trop tôt.
— Donc attendre de savoir qui va gagner ?
— Non. Attendre de savoir qui peut gagner avec nous.
Le deuxième consulta son téléphone.
— J’ai une information.
— Vérifiée ?
— Pas encore.
— Alors pourquoi nous la communiques-tu ?
— Pour que nous puissions nous préparer au cas où elle serait vraie.
Le troisième acquiesça.
— C’est la base de la prévoyance politique.
On passa en revue les adversaires, les alliés potentiels, les dissidents, les anciens amis et les personnes qui n’avaient encore rien demandé mais pourraient devenir utiles.
Un nom fut entouré en rouge.
Un autre souligné en vert.
Un troisième fut barré, puis rétabli, puis accompagné d’un point d’interrogation.
— Et le programme ? demanda soudain le plus jeune.
Les deux autres le regardèrent comme s’il venait de proposer de déplacer les meubles pendant une réunion d’architectes.
— Le programme, expliqua le premier, dépendra de l’accord politique.
— Et l’accord politique ?
— Du rapport de forces.
— Et le rapport de forces ?
— Des résultats électoraux.
— Et les électeurs ?
Un silence suivit.
Le conseiller indépendant finit par répondre :
— Les électeurs, c’est précisément ce qu’il faut travailler.
La phrase avait l’avantage de ne rien expliquer et de pouvoir être réutilisée dans tous les sens.
On décida donc de lancer une réflexion sur la proximité, d’organiser quelques rencontres citoyennes, de publier des propositions et de préparer un calendrier de communication.
À aucun moment, personne ne demanda ce que les habitants attendaient réellement de la prochaine équipe.
Ce n’était pas par mépris.
C’était par manque de temps.
Il fallait d’abord savoir qui serait sur la liste, à quelle place, avec quelle délégation, et qui aurait le droit de parler au nom de qui.
L’intérêt général attendrait.
Il avait l’habitude.
Le grand débat des héritiers
Dans un autre camp, la réunion s’annonçait plus ambitieuse.
On voulait tourner la page, renouveler les méthodes, retrouver le contact avec les habitants et reconstruire une alternative crédible.
Le président de séance commença par un discours sur l’unité.
— Nous devons dépasser nos divisions !
— Lesquelles ? demanda un ancien.
— Toutes !
— Très bien. Commençons par celle qui concerne votre désignation à la tête du mouvement.
Le président toussota.
— Ce n’est pas le sujet du jour.
— C’est pourtant la raison pour laquelle nous sommes ici.
Une militante prit la parole :
— Nous avons besoin d’un projet sur le logement, les transports, la sécurité, la culture, l’environnement et les finances publiques. Les gens nous demandent des réponses.
— Absolument, répondit le président.
— Alors pourquoi consacrons-nous trois heures à déterminer qui pourra annoncer ce projet ?
Cette fois, plusieurs têtes acquiescèrent.
Le président sentit que le terrain devenait glissant.
— Il faut comprendre que la représentation politique est une question essentielle.
— Elle est essentielle, oui. Mais elle ne nourrit personne, ne répare aucun trottoir et ne résout pas les difficultés des familles.
Un autre participant intervint :
— Il faut aussi éviter de donner des arguments à nos adversaires.
— Et si nous commencions par éviter de leur donner raison ?
La formule fit son effet.
Un silence, puis quelques rires étouffés.
Le président reprit la main :
— Nous devons rester constructifs.
— Constructifs ? répéta l’ancien. Nous passons notre temps à démolir les propositions des autres, puis nous nous étonnons que personne ne veuille construire avec nous.
Le débat s’échauffa. Les uns invoquaient la fidélité aux engagements passés, les autres la nécessité de s’adapter. Certains voulaient revenir aux fondamentaux, d’autres inventer une nouvelle doctrine. Les plus habiles expliquaient qu’ils étaient d’accord avec tout le monde, à condition que chacun accepte de leur laisser le dernier mot.
La réunion se termina par la création d’un groupe de travail.
Ce groupe devait produire, dans un délai raisonnable, une synthèse des propositions exprimées.
On désigna un coordinateur, deux rapporteurs et un secrétaire.
Le coordinateur demanda si le groupe aurait une autonomie de décision.
— Bien entendu, répondit le président.
— Et qui validera ses conclusions ?
— Le bureau exécutif.
— Et qui valide le bureau exécutif ?
Le président sourit.
— Nous en discuterons lors de notre prochaine réunion.
La politique venait une nouvelle fois de démontrer qu’elle pouvait organiser la concertation à l’infini, à condition de ne jamais laisser le dernier mot à la concertation elle-même.
Pendant ce temps, la ville continue de vivre
Pendant que les responsables politiques s’interrogeaient sur leur avenir, la ville poursuivait le sien.
Un commerçant attendait une réponse concernant ses travaux.
Une mère cherchait une solution pour accompagner ses enfants à l’école.
Un étudiant calculait le coût de ses déplacements.
Un retraité renonçait à une sortie parce que les correspondances lui paraissaient trop compliquées.
Une association culturelle tentait de maintenir ses activités malgré des financements incertains.
Un entrepreneur se demandait s’il pourrait encore recruter.
Dans un quartier, des habitants réclamaient davantage d’arbres. Dans un autre, des riverains s’inquiétaient des nuisances. Ici, on demandait des pistes cyclables ; là, des places de stationnement. Certains souhaitaient une circulation plus fluide, d’autres un environnement plus calme. La plupart voulaient simplement pouvoir vivre, travailler et se déplacer dans des conditions acceptables.
Ils ne demandaient pas que tous les problèmes disparaissent.
Ils demandaient qu’on les prenne au sérieux.
Or, au-dessus de leurs préoccupations, le débat public semblait s’être réduit à une succession de procès d’intention.
Quand un élu proposait une mesure, ses adversaires cherchaient d’abord à savoir qui elle pourrait servir.
Quand un projet échouait, chacun expliquait que l’échec était imputable à ses prédécesseurs.
Quand une décision était contestée, on invoquait la concertation, mais on accusait les opposants de mauvaise foi.
Et lorsqu’une difficulté dépassait les compétences locales, on se tournait vers l’État ; lorsque l’État était en cause, on accusait l’Europe ; lorsque l’Europe intervenait, on invoquait les contraintes internationales.
Il fallait bien que quelqu’un soit responsable.
Mais il ne fallait surtout pas que ce quelqu’un soit soi-même.
La question n’était pourtant pas de savoir si les écologistes avaient raison sur tout, si leurs adversaires détenaient toutes les solutions ou si les anciennes majorités avaient été meilleures que les nouvelles. Aucun camp ne pouvait prétendre à une telle perfection.
La question était de savoir si l’on pouvait enfin confronter les projets à la réalité, les promesses aux moyens disponibles et les décisions à leurs conséquences.
La démocratie n’exige pas que tout le monde soit d’accord.
Elle exige que le désaccord permette d’avancer.
Et c’est précisément là que le bât blessait.
La Panthère sort ses griffes
La Panthère avait suivi les événements avec une patience qui confinait à la cruauté.
Elle avait vu passer les communiqués, les démentis, les indignations, les indignations contre les indignations, les déclarations solennelles et les petites phrases prétendument spontanées, mais rédigées par trois personnes avant d’être prononcées par une quatrième.
Elle avait aussi observé le ballet des ambitions.
Les uns se présentaient comme des recours indispensables.
Les autres comme des victimes incomprises.
Certains se proclamaient rassembleurs tout en dressant des listes d’exclusion.
D’autres dénonçaient les appareils politiques après avoir passé vingt ans à tenter d’en prendre le contrôle.
La Panthère avait connu les grandes figures, les caractères rugueux, les convictions solides et les ambitions dévorantes. Elle savait que la politique n’avait jamais été un pensionnat pour jeunes filles sages. Elle n’attendait pas des élus qu’ils soient des saints.
Elle leur demandait seulement de ne pas prendre les électeurs pour des imbéciles.
Un journaliste lui demanda son avis sur l’agitation du moment.
— Vous trouvez que la campagne est particulièrement violente ?
Elle haussa les épaules.
— La violence verbale n’est pas nouvelle. Ce qui m’inquiète, c’est la pauvreté des arguments.
— Vous pensez que les partis manquent de propositions ?
— Ils ont des propositions. Mais ils passent tellement de temps à expliquer pourquoi celles des autres sont mauvaises qu’ils n’ont plus le temps de dire pourquoi les leurs seraient meilleures.
— Et les affaires qui surgissent au milieu de la bataille ?
— Il faut les examiner sérieusement, bien entendu. La transparence n’est pas une option et les règles doivent s’appliquer à tout le monde. Mais la justice ne doit pas devenir un accessoire de campagne, ni la suspicion un programme politique.
Le journaliste prit des notes.
— Vous êtes sévère.
— Je suis observatrice. La sévérité, c’est quand on refuse de regarder les faits. Moi, je regarde les faits, les postures et les contradictions.
Elle marqua une pause.
— Et puis, voyez-vous, je suis frappée par une chose : chacun prétend parler au nom des habitants, mais personne ne semble vouloir leur laisser le temps de répondre.
— Que faudrait-il faire ?
— Commencer par écouter. Puis expliquer. Ensuite décider. Enfin, rendre des comptes. C’est moins spectaculaire qu’une polémique, mais beaucoup plus utile qu’un communiqué.
Le journaliste rangea son carnet.
— Vous croyez encore à la politique ?
La Panthère le regarda longuement.
— Je crois à la nécessité de la politique. Ce sont certaines de ses pratiques qui me fatiguent.
Puis elle ajouta, avec ce sourire qui avait fait sa réputation :
— Autrefois, les barons se battaient pour le pouvoir et tentaient ensuite de gouverner. Aujourd’hui, certains semblent surtout vouloir gagner la bataille de la communication. Ils feraient bien de se souvenir qu’une ville ne se dirige pas avec des hashtags.
Vae victis… mais qui sont les vaincus ?
À mesure que l’échéance électorale se rapprochait, les camps se raidissaient.
Les alliances annoncées devenaient conditionnelles. Les promesses de rassemblement se transformaient en négociations. Les vieux compagnons découvraient qu’ils ne partageaient plus les mêmes ambitions. Les nouveaux venus comprenaient que le renouvellement avait ses limites : on accueillait volontiers les idées neuves, moins volontiers ceux qui les portaient lorsqu’ils réclamaient une place en tête de liste.
Les mots changeaient de sens au gré des circonstances.
L’expérience devenait de l’immobilisme lorsqu’elle appartenait à l’adversaire.
La fidélité devenait de l’obstination lorsqu’elle empêchait une promotion.
Le pragmatisme se transformait en renoncement lorsqu’il fallait faire un compromis.
Et la fermeté, qualité admirable chez soi, devenait autoritarisme chez les autres.
Dans cette bataille, chacun se préparait déjà à expliquer sa future victoire ou sa future défaite.
Si l’on gagnait, ce serait grâce à la pertinence du programme, à la qualité de l’équipe et à la mobilisation des électeurs.
Si l’on perdait, ce serait à cause des circonstances, des divisions, des médias, des réseaux sociaux, de la météo, de l’abstention ou d’un adversaire qui aurait bénéficié d’un concours de circonstances exceptionnel.
Il ne restait plus qu’à déterminer lequel des alliés serait responsable de la défaite avant même que le scrutin eût lieu.
Vae victis !
Malheur aux vaincus !
Mais, dans cette étrange guerre, qui étaient les vaincus ?
Le candidat battu, certes.
Le parti éliminé, sans doute.
Le militant qui avait distribué des tracts sous la pluie pour découvrir, le lendemain, que son candidat avait négocié un accord avec celui qu’il combattait depuis des mois.
Mais aussi l’électeur qui avait cru aux promesses, le commerçant qui attendait une décision, l’association qui cherchait un soutien, le citoyen qui espérait qu’une campagne électorale servirait au moins à poser les bonnes questions.
La défaite politique ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges perdus.
Elle se mesure aussi à la confiance abandonnée en chemin.
Une élection peut désigner une majorité, une opposition et un nouvel équilibre des pouvoirs. Elle ne garantit ni la lucidité, ni le courage, ni la compétence.
Elle offre une responsabilité.
C’est déjà beaucoup.
Encore faut-il l’assumer.
Et c’est ici que notre histoire lyonnaise rejoint une interrogation plus vaste : lorsque les partis se consacrent davantage à leur survie qu’à leur mission, que reste-t-il de l’intérêt général ?
Une collection de discours ?
Un catalogue de promesses ?
Un musée des ambitions déçues ?
Ou la possibilité, malgré tout, de faire autrement ?
La Panthère, qui n’aimait guère les conclusions trop définitives, aurait sans doute répondu que tout dépendrait des lendemains.
Elle aurait raison.
Car les élections passent, les majorités changent, les alliances se défont et les hommes politiques, comme les autres, finissent par quitter la scène.
La ville, elle, demeure.
Avec ses rues, ses écoles, ses quartiers, ses commerces, ses habitants et ses problèmes.
Elle n’a pas besoin de héros autoproclamés.
Elle a besoin de responsables capables de regarder la réalité sans lunettes partisanes, de discuter sans caricaturer, de décider sans mépriser et de reconnaître leurs erreurs sans chercher aussitôt un coupable de remplacement.
C’est moins glorieux qu’une bataille rangée.
C’est beaucoup plus difficile qu’un slogan.
Et c’est précisément pour cela que la politique mérite encore qu’on s’y intéresse.
Vae victis…
Malheur aux vaincus, disait-on dans la Rome antique.
À Lyon, aujourd’hui, il faudrait peut-être ajouter :
Malheur à ceux qui auront gagné les élections sans avoir compris les électeurs.
Malheur à ceux qui auront conquis les fauteuils sans savoir quoi en faire.
Malheur à ceux qui auront remporté la bataille des petites phrases en oubliant le combat de la vie quotidienne.
Car, au bout du compte, les vainqueurs d’un soir peuvent devenir les vaincus du lendemain.
Et les citoyens, eux, ne sont jamais condamnés à applaudir éternellement.
Ils ont encore un bulletin de vote.
Ils ont encore leur mémoire.
Ils ont surtout ce pouvoir redoutable, que les professionnels de la politique sous-estiment toujours : celui de cesser de croire aux histoires qu’on leur raconte.
La Panthère, avant de disparaître dans la foule, lâcha une dernière remarque :
« Dans cette campagne, tout le monde veut être le chef de meute. Mais si personne ne s’occupe de la forêt, il ne restera bientôt plus qu’un terrain vague pour faire courir les loups. »
Elle avait dit cela sans élever la voix.
C’est peut-être ce qui rendait la formule plus inquiétante encore.
Car, pendant que les loups se disputaient la première place, la ville attendait toujours qu’on s’occupe d’elle.
Et le prochain épisode promettait déjà de nouvelles surprises.
À suivre le troisième chapitre en novembre…